7 ans de poésie dans l’Humanité

Le poète d'aujourd'hui

L’argile des rêves

Voici une anthologie qui ne veut pas porter ce nom. D’abord parce qu’elle comporte l’intégralité des poèmes publiés à ce jour dans cette rubrique, ensuite parce que le choix des poètes invités n’a jamais voulu correspondre, dans l’esprit de son animateur, à un quelconque palmarès. On n’a pas cherché à procéder à une attribution de valeur même tacite. Un journal n’est pas une revue et, autant un poème ne me semble pas le bon lieu pour émettre des jugements, autant un quotidien – où se joue chaque jour la relance de l’espoir – est fait pour informer plutôt que pour mettre des bons et mauvais points sur tout et sur rien.

Il est vrai qu’il y a quelque contradiction à mettre en relief la mémoire ou le retour sur soi, si tant est que les écrivains soient des gens qui n’arrivent pas à oublier, dans un univers médiatique porté à tourner la page pour le plaisir de la tourner. Si le slogan s’appuie sur la même urgence que le poème, ils définissent un ordre différent de priorités. S’ils reconstruisent l’avenir à partir des ruines du présent et démontrent, l’un comme l’autre, combien l’exceptionnel peut surgir du prosaïque et le sens du malentendu, ils ne symbolisent évidement pas la même idée de l’utilité, au point que dans un journal, pareille rubrique constitue une « fenêtre » où l’on ne sait plus qui regarde qui.

C’est peut-être cette part d’énigme qui fait son caractère et son charme. A quoi peut donc servir un poète dans un journal ? Certainement pas à dire un peu mieux – ou un peu moins bien – ce que les autres disent encore moins à soutenir une esthétique sécuritaire. En fait, il s’est agi de donner au lecteur, à travers la création réputée difficile ou pointue de cette littérature française de la fin du siècle, d’autres points de repère que ceux de la préférence ou des goûts personnels. Et en même temps d’illustrer dans ce qu’elle a d’inclassable ou d’incontrôlable cette même création, avec rigueur et sans éclectisme, convaincus comme nous le sommes qu’un peu de liberté nouvelle peu naître à faire ainsi circuler la langue, à partir de ce qui est donné par les poètes eux-mêmes pour de la poésie, et en maintenant l’exigence et le principe du plus haut niveau pour le plus grand nombre.

C’est que les mots sont nos amis même quand ils nous demeurent étrangers, même quand on ne sait pas bien les écrire ou que leur traduction demeure inachevée. C’est grace à eux que l’image ne tourne pas au cauchemar. Et qu’est-ce que lire sinon mettre en œuvre, au delà du sens, « l’interprétation flottante » des livres. Lecteur averti valant deux. Sans apriorisme ni préalable, sans abuser de la ressemblance. C’est du reste l’intérêt de tous, car dans une économie aussi intégrée que la nôtre, la question se pose de savoir s’il existe un imaginaire indépendant de langue dans laquelle on l’interprète. On peut également se plaindre, comme pour les autres arts modernes, que cela ne ressemble à rien. Echange symbolique sans message, comme disent les théoriciens. Mais la poésie ne se satisfait pas de variations à l’infini sur un petit nombre, relativement invariable, de préjugés. Ce n’est pas un argot pour gens cultivés. Comme tout serait simple.

Ecrire n’est pas un privilège dont il faudrait user dans un sens populiste, au service d’autre chose que la vérité. Ce ne sont pas les poètes qui sont ou devraient être comme tout le monde, mais tout le monde qui est ou pourrait être comme eux : des catalyseurs de leur propre réalité. Sept ans de poésie – et cela continue dans un journal du matin dont l’éventail de lecteurs, sans être massif, est particulièrement ouvert, cela signifie que l’art est chez lui – c’est en tout cas ce que nous espérons – chez celles et ceux pour qui la vie n’est pas vécue d’avance, mais reste un phénomène aussi imprévu qu’inépuisable et irréductible au savoir. Régir les êtres et les entreprises n’abaissera jamais le seuil de dignité au dessous du désir séculaire de nous accomplir que l’histoire nous a inspiré. Et cela n’est pas négociable : avec ou sans travail ou toit, les peuples sont fait du même argile que les rêves.

De la poésie dans l’Huma

De quoi notre langue est-elle porteuse? On ne va pas se plaindre qu’il n’ y ait  plus d’empire derrière elle ou qu’on ne la parle plus guère dans les salons. Est-ce à dire qu’elle soit dépassée ou doive disparaître, comme on le voit pour la chanson, au profit d’une multinationale du prêt-à-sentir ou à bien penser? Il nous a paru d’actualité, au sens profond du terme, de demander à des poètes contemporains d’écrire un texte en vers ou en prose destiné à être publié un vendredi sur deux dans les colonnes de notre quotidien.

Cet écrire en français d’aujourd’hui, ce parler d’où nous sommes n’implique, on le verra, aucun sujet a priori, aucun projet particulier qu’il soit en bois ou pas, hexagonal ou pas. Il peut se situer dans ou en dehors de cadres esthétiques ou philosophiques préétablis, la rencontre en elle-même, avec un éventail ouvert de lecteurs, pouvant produire un effet de circulation de rêve et de réalité propre à enrichir la vie de chacun.

Il s’agit de poésie au sens le plus large, on ne s’étonnera donc pas de la diversité des textes ou même de leur difficulté. Ce ne sera pas le coin du poète pour causerie supplémentaire ou parallèle, mais un espace d’intervention, d’émotion, de refus ou de contestation. Nous n’avons demandé aux auteurs que de dire ce qu’ils ont à dire et de faire ce pas un peu inhabituel vers ceux et celles qui bientôt vont peut-être les découvrir, ou les retrouver. A vendredi.

©1994 tous droits réservés : Dominique Grandmont – la Maison de la Poésie Rhône-Alpe