Un grand syntaxier

Par Gérard Berthomieu, Professeur à la Sorbonne

in PLS N°3, avril 2013

…En 2012, les éditions Tarabuste ont consacré à Dominique Grandmont un numéro sprécial de la revue Triages réunissant un grand nombre de textes critiques sur l’œuvre du poète. Les poèmes proposés dans ce numéro 3 de P.L.S. sont extraits d’un recueil à paraître sous le titre Noir sur blanc.

L’alignement de ces dix pierres éruptives fait éprouver ce que « l’ordre doit au chaos ». L’œil d’abord saisit un ordre. Il se plaît à la plastique d’une série pure, à la rigueur d’une discipline qui soustrait au regard toute agogique et ne donne à voir qu’un rythme externe, en cela tout apollinien, que la puissante fixité d’un patron : dix fois dix vers, disposés à l’identique. Mais dans la seule économie interne de la décade (trois fois trois… plus un), Dionysos a déjà fait irruption.

L’helléniste très érudit qu’est Dominique Grandmont devra excuser le caractère commun de ces quelques références à l’héritage d’une pensée grecque, qui pourtant, chaos et cosmos, Apollon et Dionysos, ou symbolique des nombres à travers les plus anciennes cosmogonies, ne cesse d’animer la pensée de l’écrivain, au même titre que des sources plus rares – qu’il est impossible de détailler ici.

On sait bien que le 3, des pythagoriciens jusqu’à Aristote et au-delà, parce que son statut impair conjoint à un milieu un début et une fin, est le chiffre d’un Tout accompli. Dont le poème réduit à trois fois trois n’aurait retenu que l’achèvement clos, quand le singulier surnuméraire nous jette au contraire à la poursuite, à la fuite en avant, aux surprises de l’inattendu. La clausule est ici poétique de l’échappée. «  [S]’enfuir avant/que ta phrase ne se referme ou tout démentir en bloc […] ».

Dans ce jeu agonistique entre ce qui me retient et ce que je libère, si le désordre doit à l’ordre, car celui-ci est enceinte dont le périmètre contient les débordements de celui-là, l’ordre doit en effet plus encore au chaos. Il n’est jamais insistant, parce qu’il est toujours résistance. D’une allure plus souveraine encore de tenir ainsi dressé contre l’assaut de forces centrifuges qui, vers après vers, menacent le poème d’implosion.

Chacun de ces textes a l’aspect de ces arbres encore solides, toujours érigés, toujours , dont la silhouette réfléchit pourtant la torture des tempêtes – et en fait de torsion, la langue de Grandmont est experte, qui est toute energeia, elle a tout le souffle nécessaire. Ou l’aspect en effet d’une pierre éruptive.

Car s’il a bien la densité, le poids, la résistance lapidaire infrangible (bien fort celui qui pourra le briser en croyant percer son énigme, ce sont les instruments les plus massifs de l’analyse qui s’y brisent), chacun de ces monolithes est la mémoire active d’une éruption – le rêve d’une fusion dont j’aurais tout ensemble le pouvoir de contenir l’énergie et de suspendre le figement.

Dans ce flux, le lecteur verra se bousculer, chassées aussitôt qu’apparues, résurgentes aussitôt qu’englouties, dans la violence et l’urgence d’un discours tendu à l’extrême, toutes les figures du dionysiaque, tous les visages du contradictoire ramassé. Qui place le négatif au cœur du positif (étonnantes formules paradoxales, d’une concision supérieure). Qui saute sans transition de l’empathique à l’ironique, de la révolte à la tendresse. Qui parcourt à la vitesse de l’éclair toute la distance qui peut séparer le prosaïque, ou le trivial le plus cocasse (celui de « touristes qui marchent le portefeuille sur l’estomac ») des sphères du lyrisme le plus haut, celui de quelques vers dont la beauté, jamais complaisante, refuse de s’attarder (« Soleil retour des exilés / malgré nos mains transparentes », « Indivisible nuit tu n’as qu’une étoile pour le dire » », et bien d’autres). Qui, ellipses, ruptures de construction, soudaines solutions de continuité, ne laissent aucune chance à la syntaxe (Dominique Grandmont est bien un grand syntaxier) de figer le sens. Chacun, pour que sa lecture soit vraiment un acte, et un acte fidèle, apprend ainsi, tendu dans une bourrasque de lecture, à résister.

G.B.