Lire Dominique Grandmont

Par Nathalie Briand-Rannou

La quête poétique : une vocation de l’élan : en découvrant la poésie de Grandmont, c’est une démarche perpétuelle que l’on suit, une écriture qui ne se limite pas à la pensée, encore moins à un compte-rendu de vécu. Pour lire D.G., il faut avoir du souffle, accepter de se passer de point d’arrivée, et profiter de cette énergie existentielle et de plume, habiter l’ élan. Aux sources de cette tension poétique, un dépassement de la fragilité du réel : il y a dans ce monde des visages-poèmes, des paroles-poèmes, des lieux-poèmes, des situations-poèmes qui peuvent advenir pour peu que le travail du langage s’en mêle. Comment la réalité me fait face ? Comment je peux me tenir face à elle sinon en elle ? Qu’est-ce qui dans ce que je vois, je reçois, reste entièrement en dehors de moi et pourtant me bouleverse, s’impose et en même temps s’efface? Lire D.G., c’est creuser toujours ces questionnements et maintenir vive la question.

Dès lors, le paradoxe, le contre-pied et le contrepoint animent en permanence tous les niveaux de cette poésie. C’est un travail sur les poncifs poétiques systématiquement retournés, mais aussi sur les permanences auxquelles le poème désapprend à croire comme si l’on s’exerçait à fixer «quelque chose de flou à force d’être à sa place » (Ici-bas). Le préconçu, le quotidien utilitaire, le lieu urbain comme on dirait « sans âme » deviennent questionnement poétique parce qu’ils n’ont finalement rien de naturel, encore moins d’achevé. Le travail du poème n’est absolument pas d’en faire des objets poétiques «acceptables » ni de construire un regard contemplatif sur le monde, mais bien de maintenir intense le vertige du réel et d’en partager l’ élan :

« Splendeur tumulte ivrognes

aux porches des églises » (L’Air est cette foule)

On voit que la trame narrative, bien qu’implicite, est ténue, la démarche descriptive inexistante, l’effusion sentimentale bannie. Le poème traduit un éclat de réel mais surtout l’instaure, pour le lecteur. Le texte qui serait un simple compte-rendu de l’expérience du poète serait un texte raté. On peut parler de poésie quand l’expérience devient celle du lecteur, éveil, mise en mouvement de l’imaginaire, des sensations, de l’intériorité.

L’intériorité n’est pourtant pas le lieu d`évidence chez Grandmont. On serait même tenté de croire que tout est extérieur: décors, bruits, objet sont constants. Une attitude matérialiste peut-être, explique cette impression. Pourtant, nous ne lisons pas ici une poésie « objective ». Aucun inventaire, aucun effet de liste : le monde n`est pas une somme d’éléments compilés, il est « cette foule », c’est-à-dire la profusion mouvante de ses éléments dont l’ensemble produit sur moi un effet fascinant, dérangeant ou superbe. L’intériorité est donc partout dans cette poésie. Les variations sentimentales ne sont pas l’objet du poète, mais en revanche ce sont bien les effets de ce frottement au monde sur une subjectivité en éveil et en recherche qui motive manifestement l”écriture. Ce serait un « roman autobiographique » qui se situerait à l’envers de soi. L’écriture n’y est pas confort ni recherche de confort, elle n’est pas plus tendre qu’une thérapie, mais elle offre une forme au mouvant de la quête.

Faut-il seulement parler de quête autobiographique ? Peut-être, mais là encore avec la possibilité de concevoir exactement le contraire ! L’ autobiographie implique d’une part une mise en forme linéaire, chronologique et narrative et une continuité du sujet étrangère à l”entreprise poétique. Mais en revanche, l’écriture est visiblement prise comme expérience d’une identité en devenir, comme espace expérimental et « problématisé » du JE, en particulier dans L ‘Envers d’écrire dont la première partie s’intitule « nom brisé ». Le tutoiement adopté dans ce texte instaure la mise à distance porteuse de ce questionnement sur l”aporie autobiographique. C”est aussi dans ce revers de l’autobiographie que le lecteur à défaut de s’identifier à l’auteur, trouve sa place.

« Je suis un rêve de la matière », lit-on dans Histoires impossibles. Or comment s’appuyer sur le rêve ? Si l’auteur fait appel à l’inconscient, c’est aussi comme ouverture du réel autobiographique à ce paradoxe entre le stable et le mouvant, le rationnel et le vécu non maîtrisé. La poésie de Grandmont interroge et réclame la liberté. Les prises en main de nos vies par l’inconscient (individuel ou collectif) dans le vécu et dans le langage montrent notre manque de liberté et en même temps la vivent. Le poème, en annonçant cette non-liberté, paradoxalement l’instaure. Et la liberté du poète se joue dans ses choix d’écriture. Là encore, la versification est en question, le paradoxe est fertile. L’anti-système n’esquive pas le choix des contraintes. Chaque ensemble de poèmes est libre de développer sa forme, mais chaque texte du recueil résulte d”une adoption contrainte de cette forme. La liberté de D. G. est formidable formellement parlant : de l’aphorisme au récit poétique, de la forme la plus brève (plus brève que le haïku !) aux versets à la Saint-John Perse, il ne s’interdit rien; explore le vers libre, le poème en prose, la strophe unique, le bloc-texte, la double strophe, l’effacement de la ponctuation, la numérotation. ..

Mais cette liberté formelle s’assortit d’une démarche très rigoureuse comme si à chaque recueil correspondait la traversée d’une forme, comme si chaque recueil l’épuisait, ou plutôt tentait d’approcher au plus près la connaissance intime des virtualités de cette forme. Bien sûr, une quête unique pourrait se prolonger d’un recueil à l’autre, ce qui deviendrait la « marque de fabrique » de l’auteur. Cette facilité, D.G. l”évite, persuadé que la perfection est une menace, et sans doute aussi par refus des servitudes. Cette rigueur imposée à sa plume comme par une exigence extérieure est peut-être comparable à la démarche de traduction. À moins que ce ne soit la traduction qui devienne avec D.G. la réponse à une nécessité intime ? Sa démarche d’écriture ressemble étonnamment au geste de traduire: observer, au plus près, sans juger, le maximum de soi en éveil, sens, images, sons considérés dans leur formidable étrangeté. Ecrire et traduire inquiètent les évidences, activent l’intensité du réel. C’est une expérience de l’altérité. Et surtout l’une et l’autre démarche interrogent de concert les limites du langage, ses capacités à faire de la réalité autre chose que ce qu’elle est, à brouiller les pistes, à affronter la perte. Le langage camoufle ce qu’il perd et en même temps demeure la seule voie/voix de rencontre avec la brusque réalité, avec le creuset des indicibles.

Nathalie Briand-Rannou

Parcours de lecture et propositions d’approche pour le « Printemps des poètes » , Maison de la poésie, Rennes, 2006.