Prière à la Liberté

Imprescriptible liberté fille et mère de tes propres crises dont le pari met le monde en déséquilibre au point de l’obliger à marcher ton parti pris non plus n’abolit pas le hasard ni l’erreur sans laquelle il n’est pas de surmontement des contraires liberté tu n’es pas sans bornes mais tu t’avances aveugle à l’ancien partage du ciel et de la terre ton sang efface les frontières et ce sillon des habitudes comme des rides sur le front de notre mort de chaque jour pour nous faire croire à l’impossible tu joues avec le feu des origines opposes le réel insoutenable à la réalité triomphante en déchiffrant notre avenir jusque dans les cachots de notre imaginaire où tes récits ne nous captivent que pour prendre le préjugé à son propre piège et desserrer l’étau des lettres et des symboles à nouveau ces chaînes martelées de la certitude et de la peur ô femme qui élèves la protestation de tes cils contre l’ irréprochable géométrie des évidences entre le glaive et la pitié bousculée si souvent comme tu as eu raison d’avoir tort d’allier l’exercice solitaire de l’inexplicable à l’insolence de l’inutile pour nous rendre un peu plus les miroirs habitables et redonner un sens à ce qui n’en a pas liberté seule poésie tu cours les rues tes pieds vont plus vite que le temps pour célébrer sans t’arrêter l’union libre des mots et de l’histoire puisque même l’amour n’est pas de droit divin depuis le début tu n’as que l’horizon pour drapeau et sans être à personne tu appartiens à tous tu sais n’avoir de choix que la justice ou le parjure mais c’est toi qui conduis ceux qui luttent aujourd’hui jusqu’à perdre ton nom liberté ce mot seul dont l’écho résonne comme un défi toujours lancé au prince ou à ses successeurs puisque dans les poèmes comme dans les ténèbres il suffit de le prononcer pour ouvrir la prison des livres et parler en toutes les langues

Dominique Grandmont , 14 juillet 1989