Lettre à tout un chacun

Cette ombre au plafond. Voilà ce qui m’arrive : avoir peur d’une rue. Dents du regard sur sacs vivants quand la profondeur fait surface. Un côté manque à l’imagination. Le noir bascule. Il est rouge. Ce qui brille est un trou mortel par où s’écoulent des miroirs. Dehors passe un oiseau qui répand bien trop fort ses ailes. Je n’ai aucun humour : celui des autres me suffit largement. La même foule chemine entre l’aveuglement et la transparence. Le silence déroule ses écrans sonores, et le néant par définition n’existe pas. Rien n’a plus d’importance : si tu ne sais pas où tu vas, les choses le savent à ta place.

Soupirail entr’ouvert sur pieds de ruelle obscure. Le mot pas davantage. Plus tu communiques, moins tu transmets. Ta parole ménage une incrédulité active. C’est une gare. Coups de sifflet. Derrière un grillage, qui traînent des matelas alourdis par la pluie, mais la réalité n’a aucun avenir. La mort fait partie de la vie, pas l’inverse. Qu’est-ce qu’un dieu qui se ferait la guerre à lui-même ? Mythologie des nuages. Mais à quoi bon mentir? Quand je dis la vérité, personne ne me croit. Même le chat ronronne de jalousie sur le cahier: j’écris ces mots entre ses pattes.

Je ne demande pas grand’chose, juste un peu plus que tout. Une parole libérée de toute vérité. C’est ce que tu verras quand tout sera derrière toi. L’excès pour chacun. Même savoir boite. En clair : l’idéal n’est pas une solution. Nous sommes ces parvenus qui n’y sont jamais arrivés. Ne cours donc pas comme ça: tu finiras bien par être en retard. Le souvenir empêche la mémoire, et nous ne sommes pas les seuls à être uniques.

Le temps n’est jamais perdu, puisqu’il ne nous appartient pas. Entre le rien et moi, il y a l’épaisseur d’une feuille de papier. C’est la gratuité qui coûte le plus cher. Il n’y a pas de page au roman que vous avez demandé, juste des comédiens morts de trac au milieu du vacillement des bougies. À chaque jour suffit sa rue, mais la jeunesse ne passera pas. Le comble serait de se suivre soi-même comme n’importe quelle autre personne.Voilà ce que tu découvres à l’instant de la signature. Écrire change de nom. Mais quand tu aperçois les moineaux : leurs ailes pétrifient les arbres .

J’entends une clé qui fonctionne profond dans la soupente, une sonnerie de bouteilles dans un espace qui n’est pas le bon, cela vient de partout alors que la rue est à droite, et la lucarne donne sur le toit qui glisse en pente vers l’impasse, le chat passe sur la gauche en fuyant sous la caresse qu’il recherche, il entre dans le mur comme un éventail noir ou l’inverse. Homme, tu n’es pas toi. Entre tout le monde et personne, il y a la place pour un souffle. Voilà ce qui m’arrive. Le chant détruit la parole. C’est le vide qui fait sa force. Marcher précède la route. Écrire précède le sens.

(pour Clio Mavroeidakos, le 31 décembre 1999)